Chants de marins Mer et chanson française

Du temps de la marine à voile, en dehors des chants de marins et des chants de travail, on chante la mer sur les côtes et dans les terres, que ce soit dans les chansons traditionnelles, dans les music-hall, ou chez les poètes.

Les marins, comme les soldats, ont souvent le refrain à la bouche; les uns pour mieux accompagner leurs efforts, les autres pour se donner le courage d'occire leur ennemi. Au dix-septième siècle, on donnait à la musique la vertu de conserver le moral et la santé des passagers d'un bateau. Au début du vingtième siècle, la chanson, en France, répond encore à ces qualités, du moins certains refrains, pour la bonne humeur sinon la santé du peuple embarqué sur la galère industrielle. Les ouvriers découvrent le répertoire du café-concert pour être à l'unisson de leurs frères matelots et conscrits. Chez les marins, si l'on veut haler ensemble, il faut une chanson. Au moindre signe de fatigue, il suffit qu'un matelot lance un joyeux refrain et l'énergie revient dans les bras des compagnons. Si l'on veut que le maçon, le trottin, la marchande des quatre saisons aient du cœur au turbin, il faut une chanson. Il suffit qu'un titi lance un air de romance et la journée commence bien.

Les chanteurs de variétés célèbrent la mer à leur manière. La mode des chansons sur la mer naît dans les années trente et c'est dans cette période qu'on en compte le plus. Ce ne sont pas des chansons de marins traditionnelles, mais on y retrouve l'ambiance, le rythme et même chez certaines, les "oh hisse et ho !" comme dans "Partance", texte de Raymond Asso chanté par l'auteur et celle que l'on appelait alors la môme Piaf :

   T'auras mat'lot bien des tourments,
   La mer, c'te garce, a d'autr's amants.
   Ho hisse ho
   Ho hisse ho
   j'ai le cœur gros!

Pour apprendre plus facilement certains chants, il n'est pas rare que l'on prenne des airs connus, ce qu'on appelle un "timbre". C'est ainsi que les paroles de "Vaillant Dundee" se chantent sur la musique de "Frou-frou".

Illustration sonore :   A la feraille, par Marée de Paradis sur un air d'Aristide Bruant (extrait).

"La Paimpolaise", de Théodore Botrel, est également souvent sollicitée :

Illustration sonore :   La complainte du Saint-Philibert, par Roland Brou sur l'air de 'La Paimpolaise' (extrait).

Les auteurs de ce type de chansons ont souvent l'âme à marée haute. Il existe nombre de complaintes sur les amours passagères, les drames de la jalousie, sans compter toutes les fortunes de mer (Le mot fortune dans le langage marin veut dire exactement le contraire d'une bonne chance). Sous ce nom prometteur, on recense les avaries en tous genres et les auteurs ne s'en privent pas, comme le montre l'admirable chanson : "Les Naufragés" :

   Où dormez-vous Ames des matelots?
   Vos rêves fous sont morts
   trahis par les flots.

Dans la première moitié du 20ème siècle, on ne compte plus les chanteurs de varété qui ont célébré la mer : Damia, que l'on surnomme la Tragédienne de la Chanson, ("La Nuit en Mer", "La Marie-Jeanne", "C'est dans un Caboulot" et "La mauvaise Prière") ; Fréhel, de son vrai nom Marguerite Boulc'h mais qui prend pour surnom le nom d'un cap breton, ("La Chanson du vieux Marin") ; Théodore Botrel, auteur de jolies chansons sur la vie des marins bretons ("La Paimpolaise", chantée aussi par Mayol, qui demeure l'un de ses plus grands succès, mais aussi de nombreuses autres chansons sur le thème de la mer : "NotreDame-des-Flots", "L'Océan", "Les terreneuvas", "La grande Câline", "La Lettre du Gabier", "Le Flot qui ment", "La cruelle Berceuse"...)

Illustration sonore :   Les petits graviers, de Théodore Botrel, par Marée de Paradis (extrait).

Comme Théodore Botrel, Suzy Solidor fait partie de ces artistes prédestinés à chanter la mer. Née à Saint-Servan, tout près de Saint-Malo, Suzanne Rocher se lance dans la chanson en adoptant le pseudonyme de Solidor, nom d'une tour qui se dresse au bord de sa ville natale. Après cela, il semble bien naturel qu'elle chante :
    Les filles de Saint-Malo

    Ont les yeux couleur de l'eau.
    Qu'elles soient veuves, pucelles,
    Dans le lit clos sans dire ouf,
    On chavire au bras des belles
    Comme au temps du grand Surcouf"

Dernier exemple des chansons sur le thème de la mer de la première moitié du 20éème siècle, voici un exemple dans la veine des 'chansons réalistes' : à la manière d' Aristide Bruant (et d'ailleurs sur l'air d'une de ses chansons), une évocation du quartier St François du Havre, quartier de matelots et quartier de plaisirs :

Illustration sonore :   Saint François, par Marée de Paradis (extrait).

Après la guerre, vers le milieu du 20ème siècle, la mer continue d'inspirer auteurs et interprètes, mais les chansons se font moins 'mélo', et le jazz et le rythme font leur apparition. C'est ainsi que Brassens chante 'Les copains d'abord', pour le film "Les copains", du réalisateur Yves Robert, sorti en 1964, ou 'le bateau de pêche', une chanson de Paul Misraki, musique du film 'Le chanteur de minuit' :

Illustration sonore :   Le bateau de pêche, par Babord Amures.